Au printemps 1793, la Révolution française traverse une crise majeure. La Convention nationale, aux abois face à la coalition européenne, décrète le 24 février la levée en masse de 300 000 hommes. Chaque commune doit fournir son contingent par tirage au sort parmi les célibataires de 18 à 40 ans. En Bretagne, cette mesure est perçue comme insupportable : les paysans refusent de quitter leurs fermes, leurs familles et leurs terres pour une guerre lointaine au service d’un gouvernement parisien qui a aboli leur parlement national, combat activement leur langue et leur religion.
Depuis 1790, la Constitution civile du clergé a divisé les paroisses. Les prêtres réfractaires (fidèles au pape) sont traqués, les messes clandestines se multiplient, les églises sont profanées. L’obligation de prêter serment à la République française achèvent de révolter une population bretonne profondément catholique et attachée à ses libertés. Dès le 11 mars, des incidents éclatent : Machecoul dans la « Loire-Inférieure », Pluméliau et Vannes dans le « Morbihan ». La Bretagne s’embrase.
Boishardy, le « sorcier » charismatique
Au cœur de ce brasier, un homme sort de l’ombre : Amateur-Jérôme Le Bras des Forges, seigneur de Boishardy, né le 13 octobre 1762 à Bréhand, près de Moncontour (Côtes-du-Nord). Ancien lieutenant au 60e régiment d’infanterie (ex-Royal Marine), il a démissionné en juillet 1792 plutôt que de partir pour Saint-Domingue. Rentré incognito dans son château, ce gentilhomme de petite noblesse, excellent chasseur, orateur naturel et séducteur, jouit d’une popularité immense parmi les paysans du Trégor et du Goëlo. Contrairement à beaucoup de chefs nobles émigrés, Boishardy vit parmi les gens du peuple. Il connaît chaque sentier, chaque ferme.
Le 21 mars 1793, la tension atteint un point critique. Des rumeurs circulent dans les paroisses : on dit que les jeunes réfractaires risquent d’être arrêtés de force, que les gendarmes et la garde nationale préparent des rafles pour imposer la conscription. À Pommerit-le-Vicomte (alors Pommeret), commune voisine de Bréhand, les habitants ont déjà refusé le tirage au sort quelques jours plus tôt (vers le 15-18 mars selon certaines chroniques) : les registres ont été arrachés des mains des commissaires, et des incidents violents ont éclaté contre les patriotes locaux. C’est dans ce climat explosif que Amateur-Jérôme Le Bras des Forges de Boishardy commence à être activement sollicité. Les paysans, qui le connaissent bien pour son passé d’officier et sa vie simple au milieu d’eux, viennent le chercher discrètement dans son domaine ou dans les fermes où il se cache. On discute de la marche à suivre, on cache des armes (faux emmanchées à l’envers, fusils de chasse), et on prépare le signal du soulèvement. Dans le même temps, à quelques lieues de là (notamment dans l’Ille-et-Vilaine voisine, comme à Paimpont et Plélan), les municipalités républicaines signalent des mouvements suspects : des « brigands » descendraient des bois, des attroupements se formeraient. Le 21 mars, la municipalité de Paimpont alerte celle de Plélan sur une possible descente d’insurgés, même si les gendarmes envoyés ne trouvent rien de concret ce jour-là. Ces alertes montrent que la contagion contre-révolutionnaire, déjà en marche dans toute la Bretagne centrale et septentrionale.
Le 23 mars 1793 : le soulèvement à Bréhand
Le matin du 23 mars 1793, vers sept heures, Boishardy apparaît au cimetière de Bréhand. Déguisé en paysan, deux pistolets à la ceinture, un fusil à deux coups à la main, il monte sur une tombe et harangue la foule. D’un geste théâtral, il déchire les rôles de conscription. « Marchons sur Pommeret ! » lance-t-il. Les jeunes de Bréhand le suivent aussitôt. À la lande du Gras, près de Meslin, ils sont rejoints par des centaines d’hommes venus de quatorze communes : Saint-Aaron, Quessoy, Plaintel, Andel, Coëtmieux, Maroué… Les rangs grossissent jusqu’à 4 000 insurgés. On remplace les cocardes tricolores par des cocardes blanches de papier. Armés de fusils, de faux, de fourches et de massues, ils forment une véritable petite armée populaire.
La marche sur Pommeret et les premiers coups d’éclat
La troupe marche sur Pommeret (aujourd’hui Pommerit-le-Vicomte), à huit kilomètres. Là, les habitants ont déjà refusé le tirage au sort quelques jours plus tôt et molesté les commissaires. Les chouans se vengent sur les républicains notoires : l’épicier du bourg est rudoyé, les registres brûlés. Puis ils prennent la grand-route de Saint-Brieuc. Sur le chemin, Boishardy et l’ex-capucin Morin arrêtent la malle-poste. Ils pillent le courrier officiel, symbole de l’autorité parisienne. Un détachement de la garde nationale de Lamballe est envoyé contre eux. À Sainte-Anne (Coëtmieux) et Saint-René, les chouans les mettent en déroute après une heure de combat. La garde nationale manque de munitions et bat en retraite. Ces premiers succès enflamment le secteur. Boishardy devient le chef incontesté des Côtes-du-Nord. Sa tête est mise à prix, il est condamné à mort par contumace le 30 avril. Mais il échappe à toutes les poursuites, se cachant dans les bois et les fermes.
Les suites immédiates : naissance d’une guérilla
L’insurrection du 23 mars marque le véritable début de la Chouannerie bretonne, distincte de la grande armée vendéenne au sud de la Loire. Contrairement à la Vendée, la Bretagne opte pour une guerre de guérilla : embuscades, attaques de diligences, raids nocturnes. Boishardy organise rapidement des bandes mobiles, attaque Jugon-les-Lacs (où l’arbre de la liberté est abattu), rançonne les républicains. La république française réagit avec violence : arrestations, exécutions (le maire de Meslin, François Pincemin, sera guillotiné le 13 avril). Mais la répression ne fait que renforcer la résistance. Boishardy, surnommé « Monsieur Charles » ou « le loup des bois », devient une légende vivante. Il signera plus tard le traité de La Mabilais en 1795, avant de reprendre les armes.
Héritage et mémoire
Boishardy mourra au combat le 17 juin 1795 près de la chapelle Saint-Malo, trahi et massacré à coups de sabre. Sa tête promenée sur une pique à Moncontour et Lamballe par les Français symbolise la sauvagerie révolutionnaire. Pourtant, son charisme inspire encore : Balzac s’en souviendra pour Les Chouans, et les Bretons voient en lui le défenseur de la foi et des libertés bretonnes.
Olier Kerdrel
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