Né Paul Monjarret le 31 juillet 1920 à Pabu, dans le Bro Dreger (Trégor), Polig grandit baigné dans la langue et la culture populaire bretonnes. Élevé en partie chez ses grands-parents maternels, qui tiennent une cidrerie où le breton est parlé quotidiennement, il s’imprègne dès l’enfance de l’âme de sa terre natale. Ses parents tiennent un magasin de meubles à Gwengamp (Guingamp). Formé au violon classique chez les Frères des Écoles chrétiennes, il étudie ensuite à l’École des beaux-arts de Roazhon (Rennes). C’est là qu’il découvre le biniou et la bombarde.
En mars 1941, lors d’une exposition à Mordelles, il entend la bombarde pour la première fois. Il confiera plus tard : « Avec un tout petit tuyau de 22 centimètres, on pouvait jouer une symphonie ! Je trouvais cela fabuleux ! J’avais juste 20 ans, je l’ai achetée immédiatement et je n’ai plus touché au violon depuis. » (Irish Times, nécrologie du 13 décembre 2003). Cet instant marque le début d’une vie entière consacrée à la reconquête de l’identité musicale bretonne face à la répression culturelle française.
Engagement nationaliste et fondation de la Bodadeg ar Sonerion
Dans les années 1940, alors que la culture bretonne est menacée d’effacement, Polig Monjarret s’engage dans le mouvement nationaliste. Membre du Parti national breton (PNB), il participe aux Bagadoù Stourm, formations de jeunesse du mouvement. Il dirige le groupe de joueurs de biniou et signe plusieurs articles dans L’Heure bretonne. Le 23 mai 1943, lors du quatrième congrès de l’Institut celtique de Bretagne à Rennes, il cofonde avec Dorig Le Voyer, René Tanguy, Efflam Kuven, Robert Marie et Iffig Hamon la Bodadeg ar Sonerion (BAS – Assemblée des sonneurs). L’association, officialisée ce jour-là, vise à sauver les derniers sonneurs traditionnels et à transmettre intact le répertoire. Polig en devient le secrétaire. Après-guerre, il se consacre entièrement à cette œuvre nationale. Il sera secrétaire général pendant vingt ans, puis président de 1960 à 1982.
L’invention du bagad et le renouveau collectif
Installé à Karaez (Carhaix) en novembre 1947 comme tapissier-décorateur, Polig crée en 1948 le bagad des cheminots de Carhaix, considéré comme le premier bagad de l’histoire. Inspiré par le City Police Pipe Band de Glasgow qu’il a entendu en 1947, il adapte la structure des pipe-bands écossais aux instruments bretons : bombardes, biniou braz (puis cornemuse écossaise) et batterie. Ce modèle collectif devient le symbole vivant de la nation bretonne en marche. En quelques années, le nombre de bagadoù explose : de trois ensembles au premier concours, on passe à plus d’une centaine. Il contribue également à la création de Kendalc’h en 1950 (« Maintenir »), dont il est un temps secrétaire général, et à la relance des Grandes Fêtes de Cornouaille.
Collecteur et passeur de mémoire
Collecteur infatigable, Polig Monjarret parcourt la Bretagne dès 1941-1942 pour noter les airs des derniers sonneurs traditionnels. Son œuvre majeure, Tonioù Breizh-Izel (Musique populaire de Basse-Bretagne), publiée en 1984 par la BAS, rassemble environ 2 365 airs recueillis entre 1941 et 1953. Un second tome paraît en 2003. Polig voit dans cette musique une expression purement bretonne, distincte des traditions irlandaises ou hebridéennes, héritière des modes du plain-chant médiéval occidental. Il fonde aussi la revue Ar Soner (1948-1983) et crée en 1973 le Kan ar Bobl, concours ouvert à toutes les formes de musique et de chant bretons.
Interceltisme et fraternité des nations celtiques
Convaincu que la Bretagne ne peut renaître isolée, Polig Monjarret devient un pionnier de l’interceltisme. Il multiplie les jumelages entre villes bretonnes et irlandaises (à commencer par Lorient-Galway), organise l’accueil de plus de 2 000 jeunes Irlandais dans des familles bretonnes via le Secours populaire interceltique, et inspire le Festival interceltique de Lorient. Il se considérait lui-même comme « un Breton de pure race », un Celte ayant plus en commun avec les Irlandais qu’avec les Français (Irish Times, 2003).Héritage et postéritéDécoré du Collier de l’Hermine en 1988 par l’Institut culturel de Bretagne à Rennes, Polig Monjarret s’éteint le 8 décembre 2003 à Ploemeur. Ses funérailles à Larmor-Plage rassemblent un millier de personnes, dont Jean-Yves Le Drian, Alan Stivell et Yann-Fañch Kemener. Gilles Servat compose en son honneur la chanson « Le Général des Binious ». Une place et une statue lui sont dédiées à Lorient (inaugurées en 2008). En 1998, il déclarait : « Si chacun, dans son domaine, avait fait aussi bien que la BAS a fait pour la musique bretonne, la langue et les autres composantes du patrimoine breton en seraient, aujourd’hui, à un stade plus avancé. »Par son action, Polig Monjarret a prouvé qu’une nation se reconstruit d’abord par sa culture. Chaque bagad qui défile et chaque sonneur qui joue porte encore l’empreinte de ce patriote trégorrois qui a refusé que la Bretagne se taise.
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