« Non mort pour la France » : qui sont les 79 soldats bretons fusillés par l’armée française en 1914-1918 ?

Les fusillés bretons recensés dans les données fournies, au nombre de 79 soldats originaires des cinq départements de la Bretagne historique, offrent un éclairage sur les mécanismes de la répression militaire française et ses conséquences sociales et familiales.

La Bretagne bretonnante surreprésentée

La répartition géographique révèle une concentration dans les départements de l’ouest de la péninsule bretonne : 53 % des fusillés sont originaires du Finistère, 28 % des Côtes-du-Nord, 13 % du Morbihan, 6 % d’Ille-et-Vilaine et 3 % de la Loire-Atlantique. Les régiments auxquels appartiennent ces soldats sont principalement des unités d’infanterie de ligne recrutées dans les dépôts de Rennes, Lorient et Brest. Ainsi, le 64e régiment d’infanterie, dont proviennent cinq fusillés exécutés le 5 juin 1916 à Sainte-Menehould, est une unité de la 17e division d’infanterie, formée sur le dépôt de Saint-Brieuc et traditionnellement alimentée par les contingents des Côtes-du-Nord et d’Ille-et-Vilaine. De même, le 47e régiment d’infanterie, dont sont issus plusieurs fusillés exécutés à Vienne-le-Château en octobre 1915, relève du dépôt de Lorient et recrute principalement en Finistère et Morbihan. Ce contexte de recrutement est essentiel pour comprendre les dynamiques de cohésion et de rupture au sein de ces unités. Comme l’a montré l’historien Nicolas Offenstadt, les mutineries et les actes de désobéissance étaient souvent plus marqués dans les régiments à forte homogénéité géographique, où les soldats partageaient non seulement des origines sociales mais aussi des expériences communes de déception face aux ordres perçus comme irrationnels.

Les infractions reprochées – principalement désertion et abandon de poste (35 %), refus d’obéissance (19 %) et violences contre des supérieurs ou sentinelles (13 %) – s’inscrivent dans un contexte politique et militaire particulier. Après les désordres de la retraite de 1914, marquée par de nombreux abandons de poste, l’état-major instaure une politique de répression exemplaire visant à restaurer la confiance dans la chaîne hiérarchique ébranlée. Le principe de l’exécution immédiate, théorisé par le général Fayolle dans son carnet de guerre (« Il faut fusiller pour l’exemple »), est systématiquement appliqué lors des premières crises de commandement. Les exécutions collectives, comme celle des cinq soldats du 64e RI en juin 1916 ou des deux hommes du 47e RI en octobre 1915, répondent à cette logique.

Les travaux de spécialistes tels que Gérard Lebedel, dans son ouvrage Les mutineries de 1917, et de Jean-Yves Le Naour, dans Le soldat inconnu vivant, ont montré que ces fusillés ne constituent pas un groupe homogène de « délinquants » mais correspondent principalement à deux catégories : les « déserteurs de panique », fuyant des situations jugées sans espoir, et les « réfractaires de la dernière heure », refusant de remonter en ligne après des attaques ayant entraîné des pertes massives. La concentration chronologique des exécutions – 62 % entre 1914 et 1916 – avant le pic des mutineries de 1917 confirme cette interprétation.

Des cas emblématiques

Les fusillés bretons recensés présentent une variété de situations qui permettent de comprendre les circonstances précises ayant conduit à leurs exécutions. Parmi les cas les plus documentés figure l’exécution collective de cinq soldats du 64e régiment d’infanterie, survenue le 5 juin 1916 à Sainte-Menehould (Marne). Ces soldats avaient refusé d’obéir à l’ordre qui leur était donné de rejoindre leur place dans la colonne lors d’une relève vers les premières lignes. Les soldats concernés étaient François Marie Henaff, né le 31 août 1886 à Kerfeunteun, charpentier ; Guillaume Bernard, né le 29 avril 1889 à Pleyben, riveur ; et Armand Théophile Juin, né le 22 avril 1887 à Montoir (Loire-Atlantique). Les deux autres soldats de cette exécution appartenaient également à ce régiment. Ce refus collectif s’est produit dans le secteur très exposé du Mort-Homme, lors de la bataille de Verdun, alors que l’unité avait déjà subi des pertes importantes. Cette exécution simultanée de cinq hommes visait explicitement à briser toute contagion de désobéissance au sein du régiment.

Un cliché pris au dessus du Mort-Homme en 1916 montre le nombre d’explosions simultanées. La colline a reçu près d’un million et demi d’obus entre février et septembre 1916.

Un autre exemple significatif est celui de François Marie Penvern, né le 14 mai 1892 à Relecq-Kerhuon. Ce boucher de profession est exécuté le 5 avril 1915 dans la forêt de Hesse (Meuse), au lieu-dit « Le Rendez-vous de Chasse ». Il avait été condamné pour « outrages par paroles, gestes et menaces envers des supérieurs et refus d’obéissance pour marcher à l’ennemi ». Ce cas illustre une rupture directe et verbale avec l’autorité militaire : Penvern avait explicitement refusé de suivre les ordres de marche vers les lignes ennemies, accompagnant ce refus d’injures adressées à ses officiers.

Les actes de violence extrême sont représentés par plusieurs cas précis. Pierre Marie Guellec, né le 21 février 1886 à Landrévarzec, garçon de magasin à Briec, est exécuté le 15 juin 1915 à Ferrières (Somme). Canonnier conducteur au 1er régiment d’artillerie de campagne, il avait commis un homicide volontaire en tuant le brigadier Landel de son unité. Ce meurtre, survenu dans le contexte d’une altercation au sein même de l’unité, représente une rupture totale avec la hiérarchie militaire. De même, Pierre Marie François Mathurin Lagree, né le 20 novembre 1896 à Quessoy mais résidant avant la guerre à New York où il exerçait le métier de chauffeur automobile, est exécuté le 21 août 1916 sur le terrain du polygone de Rennes. Condamné pour « homicides volontaires avec préméditation accompagnée de vols qualifiés » et « tentative d’homicide avec préméditation et violence à main armée envers une sentinelle », Lagree avait participé à une tentative d’évasion collective impliquant plusieurs meurtres, dont celui d’une sentinelle qui avait tenté de s’interposer. Un autre cas de violence contre une sentinelle est celui de Jean Therin, né le 24 mai 1889 à Plédran, mineur ayant travaillé à Jersey. Exécuté le 4 décembre 1915 à Saint-Maurice-sur-Mortagne (Vosges), il avait été condamné pour « violence à main armée envers une sentinelle » commise deux jours plus tôt à l’entrée du village de Roville-aux-Chênes. Cet acte avait été perpétré dans le cadre d’une tentative de fuite par un groupe de soldats.

Les désertions et abandons de poste sont également abondamment représentés. Julien Marie Audren, né le 7 janvier 1887 à Caurel, présente le profil du récidiviste. Après plusieurs condamnations pour désertion – quatre ans de travaux forcés en mai 1915, suivis de trois ans supplémentaires en mars 1917 –, il est finalement exécuté le 1er décembre 1917 à Villers-Marmery (Marne) pour une nouvelle désertion. Ce cas illustre l’escalade des sanctions lorsque les tentatives répétées de fuite aboutissent à une rupture définitive avec l’autorité militaire. Henri Pierre Cren, né le 7 octobre 1890 à Saint-Brieuc, est exécuté le 1er octobre 1915 à Vienne-le-Château (Marne) pour « abandon de poste en présence de l’ennemi ». Ce soldat du 2e régiment d’infanterie avait déserté son poste dans les lignes lors des combats de septembre 1915 dans le secteur de Champagne, période marquée par l’échec des attaques françaises et de nombreux abandons individuels.

François Marie Laurent, né le 29 janvier 1885 à Mellionnec, cultivateur marié et père de deux enfants, constitue un exemple des conséquences familiales de ces exécutions. Condamné et exécuté le 19 octobre 1914 à Châlons-en-Champagne, sa condamnation sera toutefois annulée par la cour spéciale de justice militaire le 9 décembre 1933, une des rares réhabilitations obtenues. Ces exemples concrets révèlent plusieurs caractéristiques essentielles. La majorité des cas concerne des ruptures survenant dans des contextes opérationnels critiques : refus explicite de remonter en ligne avant des attaques jugées sans espoir, comme pour les cinq soldats du 64e RI ; abandons de poste lors de combats où la progression était devenue impossible ; ou tentatives désespérées de fuite, parfois violentes, visant à rompre définitivement avec l’unité. Les actes documentés ne correspondent pas à une délinquance préexistante mais à des réponses individuelles ou collectives à des situations militaires précises : ordres de marche vers des positions déjà décimées, tentatives d’évasion pour échapper à une mort perçue comme inévitable, ou conflits directs avec des supérieurs dans des moments de crise. Même les cas de violence, comme ceux de Guellec ou Lagree, s’inscrivent dans une logique d’évasion plutôt que dans une criminalité gratuite.

Ces exemples permettent de comprendre que les fusillés bretons correspondent principalement à des soldats ayant franchi différents seuils psychiques de résistance face à des ordres perçus comme équivalant à un sacrifice programmé. Les exécutions, qu’elles soient individuelles ou collectives, étaient destinées à restaurer l’obéissance par l’exemple, en éliminant ceux dont les actes étaient considérés comme susceptibles de contaminer leurs camarades. Les cas concrets de refus simultané de rejoindre la colonne, d’abandon de poste en pleine offensive infructueuse, ou de violence dans le cadre de tentatives de fuite, témoignent de la diversité des situations mais aussi de leur convergence vers un point commun : la volonté de se soustraire à une participation jugée inévitablement mortelle aux opérations militaires.

Les réhabilitations

La question des réhabilitations reste limitée. Seules deux condamnations ont été annulées par les cours spéciales de justice militaire créées en 1921 : celles de François Marie Laurent en 1933 et de Lucien Auguste Lechat en 1934. Sur les 79 fusillés recensés, seuls 15 % bénéficient de la mention « Mort pour la France », tandis que 57 % sont explicitement exclus de cette reconnaissance et déclarés « Non Mort pour la France ». Cette faible proportion de réhabilitation contraste avec les mutineries de 1917, dont les principaux meneurs ont été graciés par Pétain. Comme l’a souligné l’historien Guy Pedroncini, les fusillés des premières années de la guerre ont été perçus comme des symptômes de désordres individuels plutôt que comme des manifestations d’une crise collective, ce qui a limité les révisions de leurs jugements.

Les conséquences familiales de ces exécutions ont été particulièrement lourdes. Plusieurs fusillés étaient des pères de famille : François Marie Laurent, cultivateur de Mellionnec, était marié et père de deux enfants lorsqu’il fut exécuté en 1914 ; Pierre Marie Hesry, également cultivateur et père de famille, fut fusillé en 1917. La stigmatisation attachée au statut de fusillé pour motifs militaires entraînait une déchéance sociale durable pour les familles. Les pensions militaires étaient refusées aux ayants droit, les mentions « Mort pour la France » étaient systématiquement refusées, et les familles subissaient un ostracisme social puissant. Le terme de « fusillé pour l’exemple » est resté attaché à ces hommes et à leurs descendants, constituant un stigmate transgénérationnel particulièrement lourd à porter.Cette stigmatisation familiale explique en partie la résistance longtemps opposée aux réhabilitations. Les familles, conscientes de l’impossibilité de faire reconnaître publiquement leurs proches comme des victimes légitimes plutôt que comme des criminels, ont souvent choisi le silence. Ce phénomène, analysé par Anne Rolland-Boulestreau dans ses travaux sur les fusillés, révèle l’ampleur du traumatisme social provoqué par ces exécutions : au-delà de la mort physique des individus, c’est toute une lignée qui se trouve frappée d’infamie.

Comme le rappelle Nicolas Offenstadt, « fusiller pour l’exemple » impliquait nécessairement de choisir des hommes dont la condamnation était présentée comme légitime aux yeux des autres soldats, perpétuant ainsi une fracture entre les victimes désignées et le reste de la troupe. Les fusillés bretons, par leur profil social homogène et leur concentration dans les premières années du conflit, illustrent le processus de domestication radicale des hommes par une machine militaire française ne prêtant aucune valeur à la vie des peuples qu’elle mobilise.

Finistère :

Pierre Arsène Marie Autret (Audierne)
Guillaume Bernard (Pleyben)
François Marie Henaff (Kerfeunteun)
François Kerevel (Audierne)
François Marie Penvern (Relecq-Kerhuon)
Pierre Marie Prigent (Ploaré)
Henri Pierre Cren (Saint-Brieuc)
Alfred Quelen (Pédernec)
Pierre Marie Guellec (Landrévarzec)
François Marie Bihouise
François Kervegant
Jean-Baptiste Le Garff (Lorient)
François Rolland (Inzinzac-Lochrist)
Joseph Marie Mathurin Rio (Brech)
Pierre Louis Marie Le Bihan (Riantec)

Côtes-du-Nord (Côtes-d’Armor) :

Louis Marie Bellamy (Guipry)
Louis François Mathurin Chevestrier (Saint-Juvat)
Pierre Marie Guegan (Trémargat)
Pierre Marie Hesry (Plessala)
Joseph Marie Jehannet (Illifaut)
Pierre Marie François Mathurin Lagree (Quessoy)
François Marie Laurent (Mellionnec)
Jean Therin (Plédran)
Julien Marie Audren (Caurel)
Toussaint Besnard (Pléneuf)

Morbihan :

Eugène Joseph Albaud
Henri Joseph Camenen
Jean Marie Cario
Eugène Guegan
Joseph Marie Le Parc
Justin Louis Lorho
Jean Mathurin Thomazo
François Louis Ulliac

Ille-et-Vilaine :

Armand Louis Paul Bindel (Saint-Ouen-la-Rouërie)
Armand Isidore Jourdan (Saint-Georges-de-Chesné)
Lucien Auguste Lechat (Le Ferré)
Pierre Le Mével (Rennes)
Alexis Jean Marie Oho (Rennes)

Loire-Atlantique :Jules Charles Victor Alexandre Allard

Jean-Baptiste Bachelier
Joseph Marie René Bertin
Armand Théophile Juin (Montoir)
Alexandre William Kerfontan
Louis Julien Le Madec
Emile Le Pahun
Louis Marie Legendre
Louis Longuetaud
Joseph Porcher
Jean Michel Suraud

Autres fusillés mentionnés sans département explicitement précisé mais clairement originaires de Bretagne :

Pierre Eugène Le Gruiec (Saint-Servan)
Jean Marie Clément Lecompte (Poligné)
Marie Ange Joseph Oger (Lanrelas)
Louis Marie Bellamy (Guipry, également mentionné dans les listes d’Ille-et-Vilaine)

Olier Kerdrel 

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By La rédaction

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