Première partie : Robert d’Artois et la guerre d’indépendance bretonne : la mort de Yann III (Partie 1)
Deuxième partie : Robert d’Artois et la guerre d’indépendance bretonne : la chute de Jean de Montfort (Partie 2)
Troisième partie : Robert d’Artois et la guerre d’indépendance bretonne : Robert d’Artois entre en Bretagne (Partie 3)
En 1342, Robert III d’Artois, l’un des plus grands seigneurs du royaume de France, poursuit depuis l’exil sa lutte contre Philippe VI de Valois. Héritier revendiqué du comté d’Artois, dont la succession lui a été refusée au profit de sa tante Mahaut, il a longtemps cherché à faire reconnaître ses droits devant les juridictions royales. L’affaire des faux documents produits à l’appui de ses prétentions a finalement provoqué sa disgrâce. Condamné et privé de ses biens, il a trouvé refuge auprès d’Édouard III d’Angleterre, dont il est devenu l’un des principaux conseillers.
La guerre de Succession de Bretagne lui offre désormais l’occasion de reprendre les armes contre la monarchie française. Depuis la mort du duc Jean III, en avril 1341, deux prétendants se disputent le duché : Jean de Montfort, soutenu par une partie de la noblesse bretonne et par l’Angleterre, et Charles de Blois, époux de Jeanne de Penthièvre, soutenu par le roi de France, Philippe VI. Derrière cette querelle successorale se dessine un affrontement plus vaste entre les deux couronnes, déjà engagées dans la guerre de Cent Ans.
Au cours de l’été 1342, Édouard III organise une expédition destinée à soutenir le parti indépendantiste. Placées sous le commandement de William de Bohun, comte de Northampton, les forces anglaises débarquent en Bretagne et contribuent à dégager Brest, menacée par les troupes de Charles de Blois. Robert d’Artois participe à cette campagne, dans laquelle il voit une nouvelle possibilité de combattre les intérêts de son ancien souverain.
Après les opérations autour de Brest, les Bretons et leurs alliés anglais se portent vers Morlaix, importante place fortifiée du nord du duché. Leur tentative de s’en emparer échoue et la ville résiste au siège. Charles de Blois rassemble alors une armée de secours, puis marche contre les assiégeants. Prévenus de son approche, Northampton et ses compagnons décident de quitter leurs positions pour lui barrer la route.
Le 30 septembre 1342, les deux armées se rencontrent entre Morlaix et Lanmeur. Cette bataille, livrée quatre ans avant Crécy, va démontrer les possibilités d’une défense fondée sur les hommes d’armes combattant à pied, les archers et l’utilisation méthodique du terrain.
I. Charles de Blois rassemble son armée

Le siège de Morlaix
À la fin du mois de septembre, Charles de Blois ne peut accepter que Morlaix demeure assiégée. La ville constitue un point d’appui important pour le contrôle du nord de la Bretagne et sa perte affaiblirait considérablement sa position dans le Léon et le Trégor. Depuis Guingamp, il entreprend donc de réunir les forces nécessaires pour contraindre les Bretons et leurs alliés anglais à lever le siège.
Son armée rassemble des chevaliers et des hommes d’armes français. Les sources mentionnent également des combattants à pied et des arbalétriers, notamment génois. Les effectifs exacts demeurent incertains, les chroniqueurs médiévaux ayant transmis des chiffres parfois considérables, difficiles à concilier avec les réalités logistiques du XIVe siècle. Il paraît néanmoins établi que Charles de Blois dispose d’une supériorité numérique sensible.
Face à cette concentration de forces, le comte de Northampton commande une armée beaucoup plus réduite. Les comptes militaires anglais permettent d’identifier un corps expéditionnaire d’environ 1 100 hommes, auquel s’ajoutent des alliés bretons dont le nombre est moins bien connu. Cette troupe comprend des hommes d’armes, des archers et divers auxiliaires. Sa faiblesse numérique apparente est compensée par une organisation militaire cohérente et par l’expérience de combattants habitués aux expéditions continentales.
Northampton sait qu’il serait dangereux de recevoir l’attaque de Charles de Blois dans une plaine ouverte, où la cavalerie française pourrait exploiter pleinement leur avantage. Il décide donc de choisir lui-même le lieu de l’affrontement, en recherchant un terrain favorable à une bataille défensive.
II. La préparation du champ de bataille
Dans la nuit du 29 au 30 septembre, les Bretons et leurs alliés anglais quittent les environs de Morlaix et se portent au-devant de l’armée d’invasion. Ils prennent position sur l’axe reliant Morlaix à Lanmeur, dans un secteur dont la localisation précise fait encore l’objet de discussions historiques. Le terrain choisi présente des possibilités défensives intéressantes, notamment grâce à la proximité de bois et à des espaces permettant de canaliser l’approche de l’adversaire.
Northampton fait mettre pied à terre à ses hommes d’armes. Ce choix prive volontairement les Anglais de l’emploi offensif de leur cavalerie, mais renforce la cohésion de leur ligne de bataille. Les chevaliers et les combattants lourdement équipés doivent tenir leurs positions, tandis que les archers sont chargés d’affaiblir les assaillants avant qu’ils n’arrivent au contact.
Bretons et Anglais entreprennent également d’aménager le terrain devant leur dispositif. Des fosses et des tranchées sont creusées, puis partiellement dissimulées sous des branchages et des végétaux. Ces obstacles sont destinés à ralentir les chevaux, à briser la cohésion des charges et à provoquer des chutes parmi les cavaliers. Leur efficacité dépend moins de leur profondeur que de leur capacité à surprendre une formation lancée à grande vitesse.
La disposition exacte des archers n’est pas connue avec certitude. Plusieurs reconstitutions les placent sur les ailes de la ligne anglaise, d’où ils peuvent prendre les assaillants sous des tirs convergents. D’autres envisagent une répartition plus étroite entre les groupes d’hommes d’armes. Dans les deux cas, le principe demeure identique : associer la résistance des combattants à pied à la puissance de tir des arcs longs, tout en obligeant l’ennemi à traverser un terrain préparé.
Au matin du 30 septembre, les Bretons et leurs alliés anglais attendent ainsi une armée plus nombreuse derrière une position dont ils ont cherché à exploiter chaque avantage.
III. Le premier assaut des forces de Charles de Blois

Les lignes anglo-bretonnes sont organisées en profondeur
Lorsque l’armée de Charles de Blois apparaît, elle découvre des adversaires rangés en bataille et manifestement décidés à résister. Les récits médiévaux décrivent généralement les forces françaises réparties en plusieurs corps successifs, destinés à attaquer les positions anglaises les uns après les autres.
Le premier assaut est lancé contre la ligne de Northampton. Les assaillants doivent progresser sous les tirs des archers, dont les projectiles perturbent les formations et blessent les hommes comme les chevaux. L’approche des positions anglaises devient difficile, particulièrement lorsque les combattants rencontrent les obstacles aménagés devant elles.
Les hommes d’armes anglais reçoivent l’attaque à pied. Protégés par leurs armures et disposés en formations serrées, ils opposent aux assaillants une résistance qui empêche la rupture de leur ligne. Les combats se poursuivent au corps à corps, mais les forces de Charles de Blois ne parviennent pas à obtenir la décision. Leur première attaque est finalement repoussée.
Cet échec ne signifie pourtant pas que la bataille soit gagnée. Charles de Blois dispose encore d’importantes réserves et peut renouveler son effort. Northampton, au contraire, doit préserver ses effectifs, car chaque perte réduit la capacité de résistance d’une armée déjà inférieure en nombre.
IV. La charge des chevaliers et le piège des fosses
Le deuxième grand affrontement constitue l’épisode le plus célèbre de la bataille de Morlaix. Un nouveau corps de l’armée de Charles de Blois, comprenant de nombreux hommes d’armes montés, s’avance contre les positions anglaises. L’objectif est de rompre le dispositif de Northampton par la puissance d’une charge de cavalerie.
Mais les assaillants se heurtent aux fosses creusées devant la ligne ennemie. Des chevaux trébuchent ou s’effondrent, entraînant leurs cavaliers dans leur chute. Les formations se désorganisent, tandis que les combattants qui suivent doivent ralentir, contourner les obstacles ou tenter de franchir les espaces encombrés d’hommes et de montures.
Les archers anglais exploitent immédiatement cette confusion. Leurs tirs frappent des adversaires dont la progression est ralentie et dont la cohésion s’est affaiblie. Les hommes d’armes à pied peuvent alors intervenir contre les cavaliers désarçonnés ou les groupes qui parviennent à atteindre leurs positions.
La charge échoue à son tour. Plusieurs chevaliers sont tués ou capturés. Certaines traditions historiographiques évoquent une cinquantaine de morts et environ cent cinquante prisonniers, mais ces nombres ne peuvent être retenus comme un bilan définitivement établi.
L’épisode révèle les limites de la charge montée contre une défense organisée. La cavalerie aristocratique demeure une force militaire considérable, mais elle dépend de la possibilité de conserver son élan et sa cohésion. Lorsque le terrain impose des ralentissements, que les chevaux rencontrent des obstacles et que les archers peuvent concentrer leurs tirs, la puissance du choc se trouve considérablement diminuée.
À Morlaix, les Bretons et leurs alliés anglais parviennent ainsi à neutraliser une partie de l’avantage numérique de leurs adversaires sans avoir à engager eux-mêmes une importante cavalerie.
V. Le dernier assaut et l’épuisement des combattants

La cavalerie française ne parvient pas à briser les positions anglo-bretonnes
Charles de Blois n’a cependant pas engagé toutes ses forces. Malgré les échecs précédents, son armée conserve les moyens de poursuivre l’affrontement. Un troisième corps se porte contre les positions anglaises, déterminé à exploiter l’usure de défenseurs qui combattent depuis plusieurs heures.
La bataille prend alors la forme d’une lutte d’endurance. Les hommes de Northampton ont repoussé plusieurs attaques, mais leurs réserves sont limitées. Les archers ont consommé une partie de leurs flèches et les hommes d’armes doivent soutenir de nouveaux combats rapprochés. L’infériorité numérique des Bretons et de leurs alliés anglais devient progressivement plus préoccupante.
Les chroniqueurs insistent sur la violence des affrontements et sur la fatigue des combattants. Le récit de Geoffrey le Baker, rédigé du point de vue anglais, évoque des épisodes au cours desquels les adversaires interrompent momentanément le combat avant de reprendre leurs attaques. Bien que certains détails puissent relever de la mise en scène littéraire, ils traduisent l’intensité attribuée à cette rencontre.
Northampton comprend qu’il ne peut indéfiniment conserver sa position avancée. Il décide donc de retirer ses hommes vers les bois situés à l’arrière de son dispositif. Ce repli permet à ses troupes d’échapper à une nouvelle confrontation frontale et de conserver une position défensive dans un terrain moins favorable à la cavalerie ennemie.
Charles de Blois reste maître du terrain découvert, mais il ne parvient pas à détruire l’armée adverse. Les hommes de Northampton demeurent regroupés et capables de résister à une nouvelle attaque. Les forces françaises de Charles maintiennent pendant plusieurs jours leur pression sur les positions boisées, sans obtenir la capitulation de Northampton.
Finalement, Charles de Blois renonce à poursuivre l’affrontement et retire ses troupes.
VI. Qui a remporté la bataille de Morlaix ?
Sur le plan tactique, les Bretons et leurs alliés anglais ont réussi à résister aux assauts d’une armée française supérieure en nombre. Leur dispositif a empêché la cavalerie adverse d’emporter la décision et leur repli dans les bois s’est effectué sans destruction de leurs forces. Sur le plan opérationnel, Charles de Blois a néanmoins atteint l’un de ses objectifs essentiels : Morlaix n’est plus directement menacée par les assiégeants.
Aucune des deux armées n’a remporté une victoire décisive. Northampton conserve ses forces, mais ne peut exploiter immédiatement sa résistance pour s’emparer de la ville. Charles de Blois dégage Morlaix, mais ne réussit pas à éliminer l’armée anglo-bretonne.
Quatre ans avant Crécy, les Anglais ont employé en Bretagne plusieurs procédés qui occuperont une place importante dans leurs grandes victoires de la guerre de Cent Ans. Il serait cependant excessif de considérer Morlaix comme l’invention de cette tactique, dont les origines sont plus anciennes et dont l’évolution résulte de nombreuses expériences militaires.
VII. Robert d’Artois après Morlaix
Le commandement de l’armée anglo-bretonne à Morlaix appartient à William de Bohun, comte de Northampton. Si Robert d’Artois participe à l’expédition de Bretagne, les détails de son action personnelle au cours de la bataille du 30 septembre ne sont pas suffisamment connus pour lui attribuer la conception du dispositif défensif ou la direction d’une attaque particulière.
La campagne se poursuit après Morlaix. La résistance des Bretons a empêché Charles de Blois de porter un coup décisif à l’intervention anglaise, mais la situation de la Bretagne demeure instable. Les places fortes changent de mains, les garnisons se renforcent et les opérations militaires se déplacent d’une région à l’autre.
Robert d’Artois va bientôt prendre part à de nouveaux combats autour de Vannes, l’une des principales villes de la Bretagne méridionale. Cette opération sera la dernière de sa carrière.
Olier Kerdrel
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